Dormir sous l’effet de la peur n’est pas bon pour la santé. Et pourtant, c’est devenu le quotidien de ceux qui résistent encore à l’avancée de la mère dans le village de Doévi Kopé (Baguida plage, la première capitale du Togo).

Evaluée à environ 3000 résidents en 2012, ce village de Doévi kopé qui a accueilli le premier bateau allemand en 1884 avec à son bord Gustave Nachtigal, venu signer le traité de protectorat avec le roi de togoville, en ‘compte en 2017 moins de 2000 personnes’ selon Togbui Doévi Dolayi 2, le chef des lieux.

Au ‘quartier Fiokomé’, quartier symbole où réside le chef du village, près de 200 personnes sur les plus de 350 qui y vivaient encore en 2012, résistent encore à l’avancée de la mer. Pour tout le village, c’est près de 2000 en 2017 sur près de 2800 en 2012 qui mène cette lutte psychologique jours et nuits avec le sentiment d’être abandonné par le pouvoir public et à raison selon le chef Doévi Dolayi 2.

Photo: Alphonse Logo

« Ça fait cinq ans que j’ai écris au chef de l’état pour attirer son attention sur la gravité de la situation et pour qu’on nous vienne en aide. Nous avons reçu la visite ici de plusieurs ministres, du premier ministre. En ce temps là les ménages dont les maisons ont été détruites ont reçu un appui du gouvernement à raison de 120.000 Fcfa chacun pour se reloger. Un an après, sans activité, ils ont du se replier pour reprendre position dans les rues du village. Mais après ces solutions temporaires, on n’a constaté que le silence est devenu plus lourd qu’avant » a déclaré Togbui Doévi Dolayi 2, indiquant qu’il est débordé et sans solution pour ses populations.

« Je n’ai pas de solution miracle. Tout ce que j’espère c’est que le gouvernement réagisse avant que la mer ne nous emporte tous » a ajouté le chef du village.

Ce chef polygame et père de 4 garçons et une fille, a fait lui-même les frais de la forte érosion côtière qui menace de disparition ce village de Doévikopé. Nous l’avons trouvé dans une maison en paillasson presqu’en pleine rue, sous le mur d’une maison d’un étranger qui a bâtis un petit restaurant sur la plage de Baguida Doévi Kopé.

Autour de lui, rien n’exprime une maison royale. Juste une petite chambre en claie au devant de laquelle il a construit un appâtâmes qui sert de salle d’accueille de ses administrés, de réunion avec ces cinq notables et où on y découvre tout, à l’image d’un magasin.

“Je me demande même si je suis toujours un chef. Chef de qui ? Je suis ici dans ma 5e maison royale. Si la mer nous pousse on recule et on construit une autre. La première maison royale était il y a 50 ans à 2 voire 3 km de la mer. Mais elle a fini par être rattrapée par l’érosion côtière et les fortes vagues de la mer. Aujourd’hui, les quatre premières maisons royales qui ont été construites par la suite sont aussi au fond de la mer avec tout ce qu’elles avaient de sacré. Des fois la mer est calme, et quand elle s’énerve, elle surprend avec de fortes vagues qui en l’espace d’une heure peuvent tout emporter. C’est comme ça nous avons petit à petit tout perdu » a expliqué tristement Togbui Doévi Dolayi 2 qui affirme que sa chefferie n’existe plus.

« Je gouverne dans l’ère, avec une population aux abois, sans solution pour elle » a-t-il affirmé.

Togbui Doévi Dolayi 2 né le 12 décembre 1956, est un spécialiste en plomberie sanitaire diplômé des années 1980. Aujourd’hui, il est obligé de mettre sa compétence de base, au service d’une société de production de tôles ondulées (SOTOTOL) où il est un agent d’exécution malgré son âge.

 Le Nouveau Royaume de Togbui Doévi. Photo: Alphonse Logo

La psychose

Sur la plage de Baguida Doévikopé, s’alignent des puits qui ont servi hier à fournir de l’eau propre à la cuisson dans des maisons habitées et qui aujourd’hui, seuls face à la mer, résistent encore à l’affront des vagues qui retirent centimètre par centimètre le sable fin.

« Tôt ou tard, ces puits tomberont et il n’y aura plus de trace qui indique qu’il y a eu des maisons par là. Parce que c’est les seuls signes qui indiquent qu’il avait eu de vie là » nous apprend un jeune de la famille Amékoudji retrouvé sur la plage en train d’apprécier la force des vagues du soir. Il était 18h, le soleil a jeté l’éponge, et la nuit sonnait à la porte.

Ici, depuis 2015, et surtout depuis début 2017, les nuits sont si longues et parsemées de peur de ce qui peut advenir pendant le sommeil.

Chacun sur son lit, sent jusqu’à ce que le sommeil l’emporte, la force des vagues qui viennent frapper la côte avec ‘une telle violence qu’elle fait paniquer’ la plupart des fois. La peur de ne pas se retrouver le lendemain parmi les vivants sur terre. De se voir simplement emporté par les vagues d’eau qui ne préviennent pas.

Et quand vient le jour, et que le corps reprend son souffle, ceux qui sont encore à quelques pas de la mer, peuvent dire une prière de remerciement à leur ‘Dieu’.

Rita, femme ménagère voit dans notre venue un ouf de soulagement et appelle au secours. Elle n’hésite pas à parler de ce qu’elle vit.

« SVP aidez nous. On ne sait plus quoi faire. Chaque nuit je vais dormir avec mes enfants la peur au ventre. Je m’interroge chaque fois si je vais pouvoir me réveiller le lendemain avec mes enfants sur ce lopin de terre ou emportés par la mer. J’ai constamment peur et cette peur me rend malade du cœur. Je n’en peux plus. Il faut que quelqu’un vienne nous aider » s’exclame-t-elle désemparée.

Assah Kokou Akpanbialo, 67 ans, les cheveux blancs, T-shirt blanc et pantalon Jean bleu vit ses vieux jours dans cette peur. Assis devant chez lui à moins de 50 m de la côte, il regarde les vagues.

« Entre la grande route et la mer dans les années 1969, il y avait 1,5 km. Petit à petit, la mer a avancé, prenant la côte sur 2 à 3 m par mois. Et comme vous pouvez le constater, aujourd’hui, toutes les maisons qui étaient là ont été emportées par la mer » raconte t-il.

La mer n’est pas un ami. Quand les grandes vagues arrivent comme c’est le cas depuis 2012, elles emportent le sable marin. Les maisons étant construites dans du sable fin, finissent par glisser et tomber. Tous les terrains de mes parents, héritages de mes grands parents, sont tous partis en mer. Nos habits ont été emportés et nous sommes désormais nu et sans espoir. Le peu de terre qui nous abrite aujourd’hui est aussi menacé. Si vous revenez demain et que vous ne nous trouvez pas, alors soit on est emporté par la mer soit on n’a du se déplacer » détaille t-il affirmant ne pas comprendre que le gouvernement togolais les abandonne à leur propre sort.

Photo: Alphonse Logo

« Il revient au gouvernement de trouver une solution pour nous éviter le pire. Mais on a l’impression que le président de la république ne se soucis pas de nous » s’indigne Assanh Kokou Akpanbialo

Papa Amegnekou Awouno- Amekoudi, 60 ans, a lui, été surpris quelques jours seulement avant notre arrivée par des fortes vagues. Les jeunes des lieux ont dûs casser sa chambre dans l’autre extrême pour le sauver. Dans la bataille, la mer a gagné tout de même en emportant avec elle plus de 75% de ses biens

« J’ai de la chance. Il a fallu que des jeunes du quartier cassent ma chambre par derrière pour m’extirper. Je voyais la mer venir. En 1983, ma maison était à 1 km de la mer. Un matin, j’ai tout perdu. L’eau a fait sienne tout ce que j’avais. Je suis ici dans ma troisième maison. Ici c’était des champs de la famille. C’est devenu notre résidence. Depuis 2012, la mer nous a arraché tout le reste et aujourd’hui je dors dehors sans même savoir ce que demain sera fait » confie ce vieux, souffrant qui affirme sa tristesse ‘sans aide et sans solution de la part du gouvernement togolais’.

« Je savais à l’allure où la mer avançait, que tôt ou tard, je serai inquiété. Mais pas maintenant. En l’espace d’une heure, tous ce  qui me restait est parti dans l’eau. J’avais toujours pendant de longues nuits, cette peur d’être emportée un jour par la mer. J’ai du mal à croire que je vive encore aujourd’hui »

La surprise de Lazare

Au-delà des autochtones, de nombreux togolais ont investis pour créer des cadres agréables et de détente sur les plages de ce village de Doévi Kopé. C’est le cas de Lazare Dovi qui affirme avoir investi il y a moins de 3 ans plus de 80 millions de Fcfa dans un bar Jazz club sur la plage sans les frais u terrain, dans l’espoir de rentrer définitivement de Toulouse où il séjourne avec sa famille pour s’en occuper. ‘Un espoir volé aux éclats en moins de trois mois’ raconte t-il accompagné de sa fille.

En effet il y a un peu plus d’un an, ce bar jazz club, un espace agréable faisait la fierté du coin, accueillait des touristes. Mais quand nous y sommes retournés en juin 2017, la mer a tout rasé.

« J’ai rêvé cet espace de vie, où les amoureux de la musique peuvent se retrouver, manger et passer du bon temps. De la diaspora je comptais revenir m’installer définitivement ici pour faire mes affaires. Soudain, un matin j’ai été alerté que les vagues ont dangereusement avancé. Quelques jours plus tard, j’ai appris que les vagues ont atteint la terrasse. Le temps que je rentre, en l’espace de trois mois, tout est parti. Je n’ai jamais vu la mer autant déchaîner » raconte Lazare Dovi croisé par pur hasard avec sa fille venir visiter les lieux.

Il se dit totalement déboussolé depuis un an.

« Depuis un an ma vie n’est plus pareille. Je fais des cauchemars, je passe des nuits blanches, j’ai parfois des mauvaises idées. Venir jeter l’argent d’un prêt bancaire en France à la mer à Lomé, vous imaginez ? Il faut que le gouvernement fasse quelques choses. Il faut sauver cette côte et aider ces populations à se sortir d’affaire » dit t-il

Tous minimisent l’effet changement climatique dans cette pression de la mer sur la côte maritime togolaise. Contrairement au gouvernement, ils indexent les travaux d’extension du port autonome de Lomé.

Photo: Alphonse Logo

Quelle explication pour le ‘silence du gouvernement togolais’ ?

Au ministère de l’environnement et des ressources forestières du Togo l’ampleur du phénomène de l’érosion côtière au village de Doévi Kopé notamment est confirmée.

Bakatimbé Tchannibi, spécialiste des questions d’érosion côtière au ministère de l’environnement et des ressources forestières affirme que ‘la côte togolaise a perdu d’importantes superficies ces dernières années sous l’effet changement climatique, un peu accentué par les travaux d’extension au port autonome de Lomé’.

« Ce qui arrive est en grande partie liée au disfonctionnement du climat. Comme le Togo, le Bénin, le Ghana et la côte d’Ivoire en souffre aussi. Ici parmi les villages sur la côte, il y a Gbodjomé et Doévi kopé qui en payent les lourdes tribus. Doévi Kopé par exemple connait depuis 2012, un pic de recul de 15 m l’an atteignant en 2015 20 à 25m » indique M. Bakatimbé qui affirme par ailleurs, contrairement aux cris des autochtones, que « le gouvernement n’est pas resté les bras croisés ». Reconnaissant que « les projets du gouvernement prennent du temps, mais du temps réglementaire à se réaliser pour répondre aux appels des populations ».

Des actions en cours pour arrêter le dégât de l’érosion côtière au-delà du village de Doévikopé Baguida plage, on peut noter deux ou trois grands projets selon les explications de M. Bakatimbé.

Il y a d’abord le grand projet de réhabilitation de la route Lomé cotonou (phase2) et de protection côtière.

Pour la partie protection côtière, selon le spécialiste du ministère de l’environnement du Togo, le gouvernement est à la recherche de 40 milliards de Fcfa pour la construction et procéder à un rechargement en sable sur 14 km de côte (y compris le village de Doévikopé).

« Lancé depuis 2015, le financement de ce projet est bouclé aujourd’hui à 80-85% » affirme Bakatimbé. Il rassure que « d’ici fin 2017, le financement sera totalement bouclé avec la BAD et d’autres partenaires comme la BOAD, la BID, le FEM, l’UE, la France et l’UEMOA » pour commencer à régler trouver une solution aux préoccupations jugées de collectives.

« Dès que le financement sera bouclé, le gouvernement ne perdra pas un jour de plus avant de commencer par poser les pas d’une solution durable au problème de l’érosion côtière » a déclaré M. Bakatimbé.

Les préalables sont déjà en cours pour que suivent après la phase pratique

Cette solution sera accompagné aussitôt d’une autre à travers ‘le projet de gestion de littoral de l’Afrique de l’Ouest’ dénommé projet WACA. Un projet de la banque mondiale qui consiste à appuyer les pays côtiers ouest africains en vue de l’amélioration de la gestion du littoral et optimiser l’investissement dans l’environnement côtier.

« Grâce à ce projet, le Togo a déjà élaboré son plan d’action pour le développement et l’adaptation au changement climatique. Grâce à ce projet, nous allons recréer les plages, combler le déficit de transit sédimentaire qui occasionne l’érosion » explique Bakatimbé.

Il cite un troisième projet « d’investissement dans la zone côtière » comme un projet concret à venir d’ici 2018 pour protéger environ 25 km de côte non encore touchés à ce jour par le phénomène de l’érosion côtière.

Concret, parce qu’une de ses composante permettra « la création des moyens de subsistance de les populations côtières, des activités génératrices de revenus qui ne soient pas liées à la mer ».

« Il ya tout ça, mais ce que le commun des mortel veut, c’est les travaux qui les sauveront de cette peur de vivre ou de mourir dans les vagues qui se rapprochent d’avantage de la côte. Quelques soit ce qu’on fait nous comprenons qu’il ne soit pas satisfait » a conclu Bakatimbé.

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